C'est avec un immense plaisir que je vous présente Alain Le Goff, Grand Druide de la KREDENN GELTIEK HOLLVEDEL, qui a accepté de nous rencontrer sur Bretagne Celtic. Discret, peut-être le plus discret des guides bretons, cet ingénieur agronome, et ancien professeur au Lycée agricole de Morlaix, s'occupe aussi du Conservatoire de la faune celtique à Commana.

 

 

Dans un article récent d'un journal connu, se voulant scientifique, les Druides sont présentés comme des activistes fascisants, des sectes ou tout simplement de gentils " allumés ". Vous avez, je pense, lu cet article; qu'avez vous envie de répondre ?
Oui je l'ai lu, on me l'a communiqué. Mais nous sommes habitués à ce genre d'attaques; car il faut bien dire que ce sont des attaques.
Nous ne le prenons pas franchement pour nous, car ce n'est pas notre tendance : nous ne faisons pas quant à nous de politique. Mais il est certain que d'autres en font pour nous !
… et ils font la politique du jour, la politique à la mode. Nous avons pour notre part une façon de voir hors du temps, multimillénaire en tout cas; donc ce qui s'est passé au cours des derniers siècles et décennies, notamment les "accès" de politique politicienne et ces crises aiguës que sont les guerres, ne constituent pour nous que des épiphénomènes. Le druidisme étant atemporel ne doit pas tenir compte des aléas du moment, des manies de l'époque, des stéréotypes sociaux et politiques, etc…

Si la spiritualité des anciens druides - que nous nous efforçons de perpétuer - ne plaît pas à certains, c'est leur problème, mais que l'on ne nous accuse pas, NOUS, ou certains d'entre nous, mais je dirais NOUS en général, d'être des " collabos ", de ressasser les vieilles idéologies germanique….

 

Notre certitude, le druidisme, est le reflet de la "Loi du Bon Ordre de l'Univers", ce que les hindous appellent le Dharma. Nous essayons, ainsi, de décrypter les lois de l'univers pour en faire notre religion, au sens très large du terme, c'est-à-dire notre mode de pensée, de vie, de comportement. Ceci afin d'être en équilibre et en harmonie, en résonance avec le monde, donc d'abord avec la nature.
C'est là notre écologie; c'est une forme de l'écologie, qui n'est - bien entendu - pas l'écologie politique; mais qui veut être en conformité avec les lois de fonctionnement de l'Univers, avec - je le répète - la Loi du Bon Ordre de l'Univers. Le mot "ordre" doit être pris dans son sens d'"organisation", nous sommes des élèves en toutes les " sciences naturelles ", au plus profond, et nous en déduisons des comportements et si possible un type d'organisation sociétal pour un avenir "qui ne chantera certainement pas", ceci en tenant en outre grand compte de notre passé ancestral.
Nous ne sommes pas catastrophistes, nous ne sommes pas millénaristes; mais nous pensons cependant que le comportement actuel de l'humanité dans son ensemble est négatif, qu'elle va vers une cruelle catastrophe, vers un gouffre. Et ce gouffre, tout le monde y tombera, nous y compris; c'est pourquoi il est de notre devoir d'étudier ce que pourraient être des " roues de secours", si nous survivons à cet immense cataclysme naturel qui va nous écraser.

Ces " roues de secours " ce sont les mentalités, les comportements et les recettes de vie que nos ancêtres se sont forgés, il y a 2000 ou 3000 ans, afin de faire face à l'environnement extrêmement difficile dans lequel ils vivaient, et qui équivalait sans doute à celui que l'on va subir à nouveau dans quelques dizaines, quelques cinquantaines d'années ou quelques siècles. Nous voulons rester prêts, nous entraîner - moralement, mentalement, physiquement -, et c'est tout.

 

Pour vous, la terre est très malade ?

Oui, notre terre est malade, mais ce n'est qu'un "urticaire". Ce sont les humanités dont le glas va sonner; indubitablement, à part quelques Papous isolés, sur les hauts plateaux de Nouvelle-Guinée, toutes les autres sont très malades. Dans leur tête surtout; la preuve : ces réactions et leur sotte malignité à notre égard, mais aussi dans leurs modes de vie et dans leur avenir.

 

 

 

Ne pensez-vous pas que ces réactions envers le druidisme viennent du fait que ce sont des milieux très fermés, que les gens ne connaissent pas et dont ils ont peur ?
Oui, c'est possible; mais il existe aussi, malheureusement à mon sens, un druidisme qui veut s'adapter aux nouvelles conceptions, à la vie moderne, et qui est bien connu du public. Je pense même qu'il y a une imprégnation de certaines branches du druidisme par des idées politiques et sociales "conformes".

Certains de ceux qui nous attaquent voudraient "moderniser" le druidisme (comme d'autres croient souhaitable de le faire avec le catholicisme, le judaïsme, l'islam, le bouddhisme, l'hindouisme, etc.), sans comprendre que ce n'est sûrement pas aux spiritualités ou religions de se renier pour se conformer aux tendances capricieuses d'une époque, mais bien à chaque individu, s'il le pense souhaitable, de suivre tel ou tel enseignement, intégralement. Ne nous soumettons pas à l'air du temps. Vouloir moderniser l'esprit, c'est reniement, c'est se vouer à l'affaissement et à la disparition. Il y a d'ailleurs souvent là politique inconsciente ou délibéré d'asservissement d'une pensée ancestrale à de minables désirs hédonistes.

 

Nous ne nous intéressons donc pas du tout à la politique, qui n'a rien a voir avec nos activités; que l'on nous accuse d'archaïsme, je veux bien, mais que l'on nous accuse d'avoir les mêmes idées que certaines tendances autoritaires et militaristes, de seconde fonction, d'il y a 50 ou 60 ans, non.

 

Vous avez travaillé avec des orientaux, le druidisme a-t-il des choses en commun avec l'hindouisme ?

Tout est commun, sauf justement les modes. Ils m'ont de ce fait invité l'an dernier, en tant que druidisant, à l'un de leurs congrès, à Delhi.C'était une grande réunion contre le prosélytisme de deux d'entre ce qu'ils appellent - pour dire les choses nettement - les "néo-religions" ( c'est-à-dire les religions monothéistes) : le christianisme et l'islam. Quelques rabbins juifs y participaient, puisque les juifs ne font pas de prosélytisme.

Les pasteurs protestants américains, qui ont beaucoup d'argent, se livrent en effet à un travail missionnaire effréné en Inde; ils recrutent beaucoup de gens en bâtissant des hôpitaux, des orphelinats, …. et les convertissent, je ne dirais pas de force, mais par une certaine pression morale, et le poids de l'argent. S'est ajouté à cela la venue du Pape à Delhi, il y a deux ou trois ans, qui a déclaré que l'Inde était terre de mission.

 

Tout ceci a engendré une réaction, et les hindous tentent de s'associer, de se concerter avec d'autres spiritualités non monothéistes, en particulier celles qui leur sont les plus proches. Il est vrai que le druidisme et l'hindouisme ne sont que des variantes, des adaptations locales de la grande pensée indo-européenne. Si je parle et débats de questions philosophiques ou religieuses avec un pasteur protestant ou un prêtre catholique, très vite un mur se dresse : il y a une incompréhension mutuelle. Par contre avec un brahmane, ou un renonçant, nous pouvons débattre durant des semaines sans qu'il y ait d'oppositions.

 

En février prochain j'y retourne, à Bombay cette fois, pour assister à un autre congrès, et j'espère cette fois venir avec des gens de mon collège, dont notamment Michel-Gérald Boutet, qui est parfaitement bilingue - car tout se fait là-bas en anglais.J'étais le seul représentant du druidisme, mais il y avait un odiniste flamand.

 

Quel a été votre parcours ? comment avez vous rencontré le druidisme ?
Par le " bretonnisme " si l'on peut dire. Mes parent ont d'abord travaillé à Belfort où je suis né, puis dans la région parisienne; et c'est là que la guerre nous a surpris.
J'ai été élevé dans la région parisienne, au lycée Condorcet, où l'on m'a transformé en bon petit français francophone; mais j'avais une tare vis-à-vis de mes petits camarades : je m'appelais "Le Goff". Et à cette époque, depuis la primaire jusqu'au bac, et même après durant mon service militaire, je n'ai eu qu'un seul surnom " le Breton ".

Au début je ne comprenais pas trop, et je me suis renseigné auprès de ma grand-mère, bretonnante, qui avait toujours des larmes dans la voix quand elle parlait de la Bretagne, de son pays. Elle m'a, je dois dire, converti; d'autant plus que, du fait de l'Occupation, nous ne pouvions pas prendre le risque d'y aller.

 

J'ai alors commencé à acheter des ouvrages dans une librairie celtique, à côté de Montparnasse; puis mon père m'a donné un catalogue d'avant-guerre de livres bretons. J'ai commencé à apprendre ce qu'était le Bretagne et être breton; puis en 1947, quand le pays bigouden a été déminé, ma grand-mère m'a emmené pendant les vacances scolaires dans le région où habitait notre famille.
A cette époque quasiment personne n'y parlait français; les sœurs, cousins et cousines de ma grand-mère parlaient breton, et comprenaient tout juste le français. Il n'y avait ni gaz ni électricité; cela changeait énormément de la région parisienne. L'heure même était différente, puisque tout le monde restait à l'heure solaire. Pour arriver à Plovan, il fallait prendre le car jusqu'à Pouldreuzic, puis marcher durant à peu près une heure pour arriver au bord de mer où habitaient les nôtres, … et il y avait quelque chose qui me choquait sur la route, je ne savais pas ce que c'était, quelque chose de différent; il m'a fallu des années pour comprendre que c'était l'absence de fils électriques !
Les routes étaient ouvertes vers le ciel.

Tout était différent, la mer à l'horizon qui semblait monter vers le ciel, c'était vraiment le bout du monde et d'un autre monde.

 

 

De l'étude de la Bretagne et des Bretons, j'ai découvert qu'il y avait d'autres peuples celtes, puis les Indo-Européens, et j'ai finalement étudié l'aspect philosophique et religieux, les druides …
De fil en aiguille, à 18 ans, j'ai pris mon scooter, je suis venu de la région parisienne jusqu'en Bretagne, au pays nantais, et j'ai pris contact avec Raphaël Tullou de la Kredenn Geltiek, dont j'avais trouvé une revue, et qui me semblait très intéressant, un druide à l'état pur.
Il m'a donné trois revues, et m'a dit " tu n'as qu'à étudier ça et on verra après ". Je les ai effectivement lues et relues, puis encore relues, durant des années. Je lui ai écrit, longtemps après, pour lui demander d'être son disciple.

Par la suite, je suis parti travailler à Madagascar, puis en Nouvelle-Calédonie. J'y ai vu des choses très intéressantes, particulièrement à Madagascar où j'ai rencontré un paganisme local qui tentait de surnager désespérément dans le flot montant des christianismes; j'ai ainsi commencé à comprendre ce que signifiait conversion "économique" et prosélytisme de contrainte.

 

Je suis revenu au pays, plusieurs dizaines d'années après, et le Grand Druide de la Kredenn Geltiek, Raphaël Tullou, m'en a nommé secrétaire général.
Maintenant, je suis le plus vieux des miens, de mon collège, et je suis en Bretagne, à Commana; ce qui n'est pas innocent non plus, puisque Ana est la Grand'Mère des Bretons et des Celtes, c'est la Terre Mère; et Commana, c'est la "Combe d'Ana", la terre marécageuse.

Ce n'est pas innocent non plus que le clocher soit construit juste au-dessus de la Combe d'Ana : eux sont d'un côté, sur l'une des rives, et moi je suis de l'autre !

 

Comment va pouvoir évoluer le druidisme, va-t-il pouvoir émerger de tout cela ?
"Evoluer" est un mot qui ne me plaît pas. Je préfère dire qu'il va sûrement se "ré-installer"; car les gens ont de plus en plus de difficultés pour vivre la civilisation dans leur tête, l'époque de la fée électricité est bien loin, les gens en sont revenus et en reviennent de plus en plus. Je sens les gens envieux de la vie à la campagne. Plus cela ira mal, mieux cela ira pour nous ! Mais c'est vraiment dommage, on aurait pu avoir une civilisation technicienne tout en gardant un esprit sain.
Finalement, si on regarde, par exemple, les tribus amérindiennes du Brésil, on voit des hommes libres bien adaptés à leur milieu difficile, avec une civilisation, une culture brillante, quoique très différente de la nôtre; mais dès qu'on veut les faire évoluer, en fait les isoler de leur milieu, sur le plan religieux d'abord puis du mode de vie, en une génération ils sont totalement neutralisés, annihilés; les magnifiques guerriers-chasseurs sont devenus des chômeurs déguenillés et alcooliques, et leurs filles se prostituent : en une génération donc on peut détruire une civilisation et avilir un peuple, comme nous on nous a détruits.
Maintenant, en Extrême-Occident, nous avons un recul de 1600 ans; mais comme je l'ai expliqué aux Hindous, les chrétiens s'y prennent chez eux comme ils l'ont fait chez nous : ils ont en premier lieu converti les esclaves, les gens qui avaient des difficultés en leur promettant des jours meilleurs, puis les gens qui voulaient suivre le mouvement, et les autres se sont fait progressivement abuser. Et cela débute là-bas de la même manière.

Le druidisme va ressurgir quand les temps seront prêts. Le mouvement de "dé-conversion" (aux christianismes et aux idéologies christianoïdes, avec ou sans christ) n'est pas un mouvement de masse, c'est très minoritaire; mais les jeunes commencent eux aussi à s'y intéresser, l'idée est là : ce qu'il faut c'est une veilleuse pour allumer le feu, et nous sommes cette veilleuse; le jour où le bois sera bien sec, il prendra.

 

Plus en Bretagne que dans le reste de la France ?
D'abord en Bretagne, parce que je vois que les collèges de Gaule - j'entends par là la France sans la Bretagne - ont du mal à se faire accepter et à faire passer leurs idées; par contre, il y a ici un respect latent, persistant, presque atavique, du druidisme.
Bien entendu, quand on se heurte à des chrétiens pratiquants, c'est parfois du fanatisme compact que l'on a en face de soi; pour ceux qui ne sont pas fanatiques, mais qui sont restés bretons, et je pense que les Bretons, en majorité, sont restés bretons dans leur for intérieur, il y a indubitablement un intérêt, et au moins une déférence, que l'on retrouve d'ailleurs en Irlande, en Ecosse et au Pays de Galles. Probablement parce qu'ils sont restés plus celtes que les autres.

Nous sommes maintenant implantés au Québec, en Allemagne et ça avance aussi dans le reste de la France … C'est plus difficile est en Italie et en Espagne, où nous avons quelques membres; mais la mentalité, hormis dans le Piémont, la Galice ou les Asturies, y est très latine, à cause de cela souvent moqueuse ou niaisement méprisante. Ici, en Bretagne et en Gaule, nous n'avons pas la moquerie, mais subissons parfois un fanatisme bête et hargneux. Ainsi, celui qui a écrit l'article dont nous parlions au début est probablement un sectaire marxiste - et je dis cela sans tomber dans le politique; car le marxisme apparaît comme étant bien une option à coloration religieuse : il n'est qu'une mutation du christianisme dont il prend la suite, sous une forme athée, plus adaptée à notre pauvre époque; mais c'est la même mentalité, la même organisation sociale, la même propension à l'inquisition, à prendre les autres pour des ignares et des imbéciles, à vouloir convertir par d'interminables prêches, à les rejeter dans le camp des horriblement mauvais, de Lucifer et autres satans.

 

Quand vous faites de rituels pour les fêtes celtique, vous défilez dans les rues ?
Non, le clergé celtique se partage en trois catégories, trois spécialisations, les druides proprement dit qui sont les philosophes, les bardes qui sont ceux qui mettent les idées au service de l'art et de l'expression, le dessin et la sculpture mais plus sûrement la poésie et la musique, et les Vates qui mettent l'Idée en application par la magie, la médecine, l'agronomie, etc.

Si l'on prend l'exemple de la Goursez de Bretagne, on voit qu'il s'agit là d'un collège bardique, un peu trop médiatisé à mon avis, voulant faire passer l'Idée en défilant et en se montrant - mais c'est sans doute leur vocation bardique qui les y incite; et pour ce faire, ils ont tendance à s'adapter un peu trop aux goûts du jour. Je pense que c'est une erreur, c'est à mon sens trop tôt, "le bois n'est pas encore sec" …

 

Les membres de cette Goursez ont cependant l'avantage de se manifester et de montrer qu'ils sont là. Quant à nous, si nous ne sommes pas une maçonnerie et n'avons aucun lien avec elle, nous fonctionnons plus à sa manière, avec des réunions tout à fait fermées où nous travaillons entre nous.Il s'agit souvent de séances de formation où quelqu'un présente une thèse, qu'il lit et explique à ses collègues, et qui est suivie par un débat. Tout cela est très ritualisé, et puis nous avons une cérémonie de saison, en relation avec le moment. Il s'agit de célébrer les quatre grandes fêtes celtiques plus les quatre autres intermédiaires, et là nous invitons des gens qui seraient éventuellement susceptibles de nous rejoindre, ou d'être sincèrement intéressés, mais jamais de public. Nous procédons par invitations ponctuelles et raisonnées, car pour pénétrer chez nous il faut avoir assisté au moins aux quatre grandes fêtes, éventuellement aux quatre fêtes solaires (c'est-à- dire solsticiales et équinoxiales), et nous avoir donc fréquenté pendant au moins un an. Si la personne nous semble intéressante nous nous laissons approcher par elle, sinon, poliment, nous ne l'invitons plus.
Ces personnes aussi, durant cette année, passée à nous rencontrer, voient si nous correspondons à leurs choix.
 
Si vous désirez contacter Alain Le Goff : alangow@club-internet.fr
 
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